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eut-on
trouver, dans l'uvre imposante et foisonnante de Pierre
Bourdieu, une intention unique, constante, obstinément poursuivie ?
Au premier regard, le lecteur risque de renoncer. Car le travail considérable
de ce sociologue de grande envergure a revêtu, formellement,
des apparences diverses. Dans la vingtaine de volumes publiés,
on trouve des enquêtes de terrain aussi bien que des analyses
conceptuelles, des interventions à chaud sur des questions ponctuelles
tout comme des réflexions de longue durée. Pour ne rien
simplifier, la diversité des sujets abordés est extrême !
Des rituels kabyles au système scolaire, des institutions de
recherche au mariage, des goûts culturels à la domination
masculine, des hauts fonctionnaires au langage, de Heidegger à
la télévision (liste non exhaustive, on s'en doute),
les objets d'investigation sont si nombreux, et paraissent si
disparates, que la solution paresseuse consisterait à fragmenter
l'uvre, en ne considérant jamais qu'une facette
à la fois. On obtiendrait ainsi toutes sortes de profils, pourvus
chacun d'une cohérence acceptable, mais leur réunion
demeurerait problématique.
Il
y a pourtant une unité profonde de la démarche de Pierre
Bourdieu. En dépit de son évolution, en dépit des périodes
et des étapes que ferait apparaître une étude détaillée
de son parcours, sa réflexion tourne autour d'une seule interrogation
fondatrice. Elle s'inscrit dans un très ancien héritage,
que Bourdieu vient renouveler, voire bouleverser. Cette question,
vieille comme la philosophie, est celle de l'identité. Se
connaître soi-même, ce fut déjà l'injonction
faite à Socrate. Qui suis-je, qui sommes-nous, que sais-je ?
Bourdieu reprend ces demandes, déjà maintes fois remaniées
au fil des temps. Mais il les travaille et les transforme d'une
manière très singulière. Car il ne s'interroge
pas, comme le firent classiquement les philosophes, sur la nature
ou sur la condition humaines. Il ne s'agit plus pour lui de savoir
en quoi consiste l'essence de l'homme en général,
mais de comprendre comment est produit tel sujet en particulier, comment
s'engendrent ses goûts, sa vision de lui-même, ses stratégies.
Mais
pour se connaître ainsi, inutile de contempler en soi-même.
C'est autour de soi, ou en arrière, ou en dessous, qu'il
faut porter le regard. A l'extérieur, dans le détail,
à la fois visible et caché, du fonctionnement social. La
connaissance de soi n'est pas le résultat d'une introspection,
mais d'une objectivation. Vous croyez avoir une nature artiste,
vous vous émerveillez de vos dons ? Indiquez plutôt
vos dates et lieu de naissance, les professions de vos parents et
votre cursus scolaire. Ces détails peu nobles permettront sans
doute d'en apprendre plus sur vos talents supposés que ne
le permet votre propre sentiment. Le détour permettant de se
connaître n'a ici que peu de chose en commun avec la psychanalyse.
Ce ne sont pas des conflits psychiques qui permettent de saisir la
formation du sujet. Comme chez Freud, l'individu selon Bourdieu
n'est plus "au centre de lui-même", mais, cette fois, ce
qui le produit, et jusque dans son intimité, c'est l'extériorité
sociale.
Voilà
pourquoi on ne saurait être transparent à soi-même.
Le moindre de nos penchants est le résultat d'un jeu complexe
de codes et de distinctions qui sont tout sauf naturels. L'ambition
du travail sociologique, tel que Bourdieu l'a conçu et perfectionné,
est de les faire apparaître, dans leur détail, leur jeu
parfois microscopique et leur reproduction implacable. Pour avoir
prise sur cette machinerie cachée, il a forgé de nouveaux
concepts : habitus, champ, violence symbolique, par exemple.
Son apport, à cet égard, est d'une ampleur et d'une
puissance telles qu'on se demande encore comment Luc Ferry et
Alain Renault, dans le triste pamphlet où ils tentèrent
de se débarrasser de la "pensée 68", purent ne voir dans
cette uvre subtile et forte qu'une "variante distinguée
du marxisme vulgaire".
La
question de fond, ici, est évidemment celle de la libération
rendue possible par la connaissance. Ce n'est plus chez Bourdieu
une question rhétorique, générale et abstraite. Concrète
et détaillée, la sociologie peut devenir "un instrument
d'autoanalyse extrêmement puissant qui permet à chacun
de comprendre mieux ce qu'il est, en lui donnant une compréhension
de ses propres conditions sociales de production et de la position
qu'il occupe dans le monde social". La possibilité existe,
mais sa réalisation n'est jamais assurée. Rien ne garantit
que la mise en lumière des déterminismes sociaux suffise
à les briser. Car les dominés, comme Bourdieu l'a montré
à maintes reprises, intériorisent leur propre domination,
et finissent ainsi par reconduire eux-mêmes leur oppression.
La violence symbolique remplit essentiellement cette fonction. Là
aussi, mais en un autre sens, la transparence se révèle
impossible.
Il
semble alors ne rester qu'une issue. Elle exige des efforts continus,
une démarche au cas par cas. Il s'agit de défaire l'illusion
de transparence partout où elle subsiste. Exemple : les
élèves d'une grande école se consacrent à
la réflexion, ils trouvent cela naturel et normal. On demandera :
quelles sont les conditions sociales et historiques engendrant l'existence
d'individus dont l'activité se présente uniquement
comme libre usage de la raison humaine ? Par quels détours
vient-on considérer comme naturel, universellement humain, authentiquement
spontané, un lieu scolaire très artificiel, minutieusement
construit, bardé de bibliothèques, entouré de codes,
saturé de règles et de symboles ?
Refusant
les abstractions désincarnées, Bourdieu se méfiait
des mécanismes réducteurs. Il avait fait sienne la formule
de Pascal : "Deux excès : exclure la raison, n'admettre
que la raison." Clausewitz soutenait que la guerre n'est que
la politique continuée par d'autres moyens. La sociologie
selon Bourdieu, aussi bien dans ses coups de génie que dans ses
limites, évoque à plus d'un titre une philosophie continuée
par d'autres moyens. Mais, là encore, la transparence paraissait
impossible.
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